CHAPITRE 1 ET 2 1
- Michel ! … Tue cette souris ! beugle Andrée debout sur une chaise, dans la salle à manger dallée de carreaux de terre cuite, usées par des générations laborieuses.
Nicolas, un marmot témoin de la scène, ne comprend pas le rapport entre la terreur de sa mère et la toute petite bête rigolote et inoffensive, qui court et saute partout.
- Tue-la ! hurle-t-elle sans cesser de s’époumoner … J’ai trop peur !… Au secours ! …
Michel Guernica est armé d’un balai, de ses mâchoires crispées et d’une résolution meurtrière.
Il pourchasse la pauvre bête.
Nicolas, figé, subit la situation.
Michel, le mari, frappe … et frappe à nouveau, jusqu’à l’extinction du pauvre petit animal tellement indésirable.
Nicolas ferme les yeux sur cette fin violente, sans saisir pourquoi sa maman a peur d’une si minuscule chose.
Le bambin est âgé de trois ans et demi.
Il est aussi l’aîné de Dany, de onze mois de moins que lui, de Christian de un an de moins que Dany, et de Patrice âgé de cinq mois.
Michel Guernica ne travaille pas aujourd’hui.
C’est le Dimanche 4 janvier 1959.
Ils ont déménagé de Nîmes pour Toulouse, il y a à peine quelques semaines.
Il a renoncé à sa carrière de militaire de carrière, comme sous officier dans l’armée de terre, dans laquelle il végétait en tant que boulanger du régiment.
Cette activité qui le tenait loin de sa femme la nuit, ne cadrait pas avec la vie de famille dont son épouse rêvait.
Il démissionna donc de l’armée, juste avant son incorporation pour l’Indochine …
Il trouve facilement du travail comme chef d’équipe pour une société, la Sodafe, qui construit les poutrelles métalliques dont sont armées les fondations de tout immeuble.
Il sue sa vie sur le chantier des nouvelles galeries, au centre de Toulouse.
L’appartement est délabré avec ses murs glabres et gris de salpêtre.
Ils habitent au n° 7 rue Alexandre Fortanier, près de la place Saint Georges, au centre de Toulouse, cela lui permet de se trouver sur son chantier en moins de 10 minutes.
Ce sont des années sans chômage, et chacun, s’il jouit d’une bonne santé, trouve du travail dans la journée.
Bien que portant un nom Ibérique, Michel Guernica est Français.
Il est né le 23 Août 1931, à Oran, dans l’Algérie française.
De Maria Teresa Peyro, et Raymond Miguel Guernica, eux aussi français d’Algérie.
À entendre Michel Guernica, ses aïeux ont chassé et tué les tous derniers lions de l’Atlas.
Des lettres de noblesse pour ces rustres, éleveurs de moutons au milieu des cactus du désert.
Andrée Félicie Guernica, née Richard, est née à Cajarc dans le lot, d’un brave métayer, et d’une mère renfermée et méchante.
Elle tombe amoureuse de Michel le militaire, avec le désir et la pureté de ses dix neuf ans.
Il écume les bals, séduit les filles de son regard sombre et dur, soutenu de ses lunettes de myopes.
Andrée, jeune femme pleine de vie, naïve et généreuse, née le 5 septembre 1934 est du signe de la vierge, alors que Michel Guernica se plait à raconter toujours à qui veut l’entendre, qu’en étant né à minuit, le 23 août, il est parfois lion ou vierge.
Michel Guernica est un séducteur blasé, plusieurs conquêtes épinglées à son tableau de chasse ; mais en homme de devoir, à l’annonce de la grossesse d’Andrée ; il se résout à l’épouser, lui reprochant intérieurement de l’avoir piégé.
Ils se marient à l’église de Cajarc en Novembre 1954, six mois avant la naissance de Nicolas.
Chaque Dimanche, les époux Guernica font leur sieste ouvrière.
Ils sont tous deux dotés d’une libido débordante, et leurs ébats peuvent se prolonger tard dans la journée.
La salle à manger est la chambre du couple.
L’unique chambre sert aux trois enfants les plus âgés.
Patrice, le tout dernier, dort dans son landau près de ses parents.
- Mon chéri, je dois me lever pour préparer à manger, prévient-elle.
Michel répond par un grognement, il tend un bras vers elle, alors qu’elle s’échappe de son étreinte.
- Je n’entends pas les enfants, mon ange ! Je vais les voir, dit-elle.
Les trois enfants dorment paisiblement.
Dany a son lit dans un coin, et dort seule.
Tandis que Nicolas et Christian dorment ensemble dans le même lit.
Sans plus de contrôle, Andrée se dirige vers la cuisine.
C’est une cuisine équipée d’un seul robinet d’eau froide, qui déverse en hiver, son fluide glacial dans un grand bac de grès.
Il sert à nettoyer la vaisselle, rincer le linge, et laver les couches qui ont bouilli sur la gazinière.
Les enfants prennent la vie de leur mère par un bagne sans rémittence.
Elle nettoie, lave, repasse, sans trêve et sans répit.
Elle accepte même du travail à la maison, pour compléter les cinquante milles anciens francs du salaire de son mari.
Les toilettes sont collectives, dans le couloir à dix mètres de la porte d’entrée.
La solution des besoins des enfants est le pot de chambre, que la maman vide quand il est plein, ou qu’il pue trop.
La galère, mais Andrée ne connaît que la vie à la dure, la guerre l’a handicapé avec une tuberculose osseuse mal soignée, qui ne l’a pas tuée, mais qui lui paralyse presque entièrement le bras droit.
Cela ne l’a jamais empêché de s’éreinter dans les champs, ou d’aller servir madame la doctoresse au château de Marcillac.
Elle croit même durant la guerre, que les topinambours sont un met raffiné, qui a le goût de la paix.
Il est 19h 30, lorsque, Andrée Guernica dessert la table du diner.
Comme d’habitude, Michel Guernica écoute la radio en se taquinant les poils de la barbe.
Il les arrache consciencieusement, un par un, pour en mâchonner le bulbe.
Il est victime de ce que l’on nommera bien plus tard, un toc.
La jeune femme vient de préparer un biberon pour le bébé.
Elle s’en verse quelques gouttes sur le dos de la main, vérifiant ainsi qu’il n’est pas trop chaud.
Elle est une pondeuse, une fabrique de famille nombreuse.
À 23 ans, elle a déjà mis au monde 4 enfants.
- Chéri, Patrice ne veut pas de son biberon ! s’inquiète-t-elle en interpellant son mari.
Puis, elle pose ses lèvres sur son corps.
- Il est bouillant ! constate-t-elle affolée.
- Il a du prendre froid ! rétorque le père.
- Je lui prends immédiatement la température, réplique la maman.
Après avoir désinfecté le bout du thermomètre à l’alcool, Andrée l’introduit dans le petit anus.
- Il a 41°5 ! s’exclame une minute plus tard Andrée horrifiée.
- Je vais appeler le docteur de chez la propriétaire, assure Michel Guernica en se précipitant vers la porte.
- Dépêche-toi chéri ! … Le bébé ne répond plus !… Il est inconscient, s’affole la maman.
Presque une trentaine de minutes plus tard le médecin arrive.
Andrée étreint le bébé contre elle.
- Mon bébé a si froid docteur ! confie Andrée.
Le médecin ausculte Patrice pendant de longues secondes.
Le verdict est asséné fatal, sans appel, irrémédiable.
- Je suis désolé Madame Guernica… Votre bébé n’est plus … Il est … mort … vraiment désolé !
- Non ! crie-t-elle le cœur se brisant.
- Mais il riait encore avec nous ce matin ? réplique le père incrédule, sans pouvoir comprendre … Mais de quoi ? … De quoi est-il … mort ? l’ignoble mot s’arrachant de la bouche.
La maman s’écroule sur le rebord du lit, en état de choc, sans pouvoir prononcer un mot.
- Cela ressemble à une méningite foudroyante, dit le médecin sans s’appesantir d’avantage.
- Je vais vous signer l’acte de décès, pour pouvoir pratiquer l’inhumation.
Rapidement, le médecin est parti, sans accepter d’honoraires.
Le couple passe une partie de la nuit à veiller le bébé.
Ils se sont allongés, habillés.
Ils ont placé le corps entre eux deux.
La maman l’a vêtu de ce qu’elle pouvait lui offrir de plus beau.
- On dirait un ange ! déplore le père malheureux.
Nicolas est debout au pied du lit.
Il ne sait pas ce qu’est la mort, mais il est là quand ces parents sont dans la souffrance.
Il contemple son petit frère, minuscule poupon inanimé entre eux deux.
Quelque chose ne va pas.
Mais cela n’évoque rien à un petit garçon de 3 ans et demi.
Ce lundi 9 janvier, Michel Guernica ne va pas travailler.
Les pompes funèbres municipales ont envoyé deux agents, et un minuscule cercueil pour le bébé.
La maman est ravagée par le chagrin et les larmes.
Les croques morts prennent le petit corps livide, emmailloté de broderie blanche, et le dépose dans le petit cercueil en sapin.
- Pourquoi ne mettent-ils pas de lumière dans la boite ? s’étonne l’ainé des enfants.
Mais personne ne lui répond.
Cette question terrible va dorénavant le tarauder.
« Pourquoi Patrice est enfermé dans une boite sans lumière ? »
Les employés des pompes funèbres emportent le cercueil, pour l’inhumer au cimetière de la côte pavée.
La vie s’est ralentie dans le petit appartement sombre et insalubre, où la mort est venue ripailler.
Andrée Guernica ne sourit plus et le visage de Michel s’est durci d’avantage.
Il ne desserre plus les mâchoires, et ne parle plus beaucoup.
La rancœur s’installe en lui avec le sentiment d’avoir été trahi par l’invisible.
Il fume d’avantage encore ses gauloises puantes, et boit aussi d’avantage, cette bibine rouge de vinasse à 11°, qui ne fabrique que des ulcères de l’estomac, et des alcooliques sans humour.
En 1959, boire un litre et demi litre de vinasse par jour ne fabrique pas un pochtron, et les deux grammes d’alcool quotidien dans le sang, après chaque repas, ne génère qu’un bon Français.
Pour Michel Guernica, c’est tous les jours Verdun, dans les tranchées fondations pleines de boues des futures nouvelles galeries, mais sans l’argument des boches, d’un ennemi.
Ils en sont tous là, à tenir avec la vinasse, un salaire de misère, et un feu de planche dans un baril en fer de 200 litres, pour lutter contre le froid, et l’humidité des chantiers.
Ils sont quelques français à travailler ainsi, avec beaucoup d’Italiens, de républicains espagnols, et de Yougoslaves, transfuges des ravages et des misères de la guerre…
2
C’est le dimanche 6 mars 1961, un peu plus de deux années ont passé depuis l’inhumation de Patrice.
Le couple vient de recevoir une lettre de l’office des hlm.
Ils vont pouvoir aménager, dans une barre de la nouvelle cité Empalot, bâtie sur une ancienne décharge chimique et pharmaceutique.
Toute la famille Guernica prend l’autobus n° 26, sur la rue Alsace Lorraine, à la hauteur de Monoprix.
Madame Guernica exhibe sa carte de famille nombreuse.
- Nous allons cité Empalot, monsieur le guichetier … S’il vous plait ! … Où faudra-t-il nous arrêter ? demande-t-elle, alors qu’elle essaie de réintégrer sa carte dans son sac, Brigitte dans les bras.
- C’est le terminus madame, répond-il laconiquement, dissimulé sous sa casquette bleue, à visière.
Le bus est à moitié vide, et la famille n’a aucune peine à trouver des places assises sur les bancs de métal, dont les ressorts sont recouverts d’un épais skaï marron.
Empalot est une nouvelle cité, construite pour faire face à l’exode massive des campagnes, dont les immeubles sont entourés de champs boueux, et les parkings pour voitures en cours de réalisation.
Toutefois, le site ne manque pas de caractère, avec les coteaux de Pech David au sud, et la Garonne qui la borde, à l’ouest.
La poudrerie est aussi là (Elle s’appellera AZF plus tard), apportant avec le vent d’ouest quelques parfums adipeux d’ammonium et de souffre.
Pour tous, la perspective est étonnante. Le grand hall de l’entrée principale est arrosé de lumière. Il est crépi de blanc. Il est dallé de beau carreaux, façon marbre, zébrés de gris et de rose.
En face de l’entrée, et sur la droite, sont encastrées cent quatre vingt sept boites aux lettres, toutes neuves, et dotées de serrures brillantes.
Sur la gauche, sont les deux lourdes portes vertes de l’accès aux ascenseurs, avec une plaque rivetée à hauteur d’homme aux lettres embouties et peintes.
- Interdit aux enfants non accompagnés de moins de 16 ans, lit madame Guernica.
Nicolas ne sait pas encore compter, mais pour lui, le chiffre 16 signifie être très grand, dans une infinité de temps.
Tout respire le neuf, le propre.
L’ascenseur est pour le gamin une source d’émerveillement.
Sa machinerie entraine la famille Guernica au sixième étage, de ses douze étages de hauteur.
La perspective de la coursive est ahurissante, longue comme un terrain de foot, et bordée par une balustrade de béton haute de un mètre vingt.
Nicolas est ivre des dimensions, de ce qui va devenir le cadre de sa nouvelle vie.
- Tient la main de ta sœur Dany, et celle de ton petit frère !
- Donne-moi la main, Christian ! intime Nicolas.
- Tu me fais mal ! se plaint Dany.
Madame Guernica tient dans ses bras Brigitte, sa petite dernière, une petite fille de 11 mois, dont la naissance l’a consolée de la mort de Patrice.
Ils arrivent au dernier porche.
Michel Guernica sort de sa poche le trousseau de clefs, que lui a remis l’office.
- Ce doit être celle-là.
La porte a le numéro 1297.
Le premier, Michel Guernica pénètre dans l’appartement, suivi immédiatement de son épouse.
Il est pour ce jeune couple merveilleusement neuf, lui habitué au décrépi, à l’insalubre, au salpêtre comme un cancer des murs.
C’est un F4, composé de 3 chambres, d’un salon salle à manger, d’une cuisine avec une grande fenêtre double, une salle de bain avec baignoire, des toilettes séparées, et pour terminer un petit cellier.
Sans oublier une cave dans le sous-sol de l’immeuble
Andrée est émerveillée par la cuisine.
- Le bac de lavage est en inox chéri et un chauffe-eau au gaz de ville ! s’étonne la jeune femme en posant la petite Brigitte par terre.
La petite fille s’assied sur sa couche pour préférer la reptation à quatre pattes, que la marche difficile d’un bipède.
- Il y a des placards de rangement partout ! n’en finit-elle pas de s’étonner … Ne courrez pas ! ordonne-t-elle aux garçons … Votre petite sœur est par terre ! prévient-elle.
Le sol est recouvert de carreaux noirs et blancs, synthétiques et brillants.
- Il faudra se déchausser à l’intérieur, porter des patins sous les chaussures, prévoit-elle.
Le spectre des murs humides, du salpêtre, des pièces obscures, laisse la place à une réalité nouvelle, enluminée.
Un appartement où auparavant personne n’a jamais habité, le paradis des lapins, le 24 rue de Fréjus, appartement 1297, au sixième étage.
Le mois de septembre 1961 est celui de la première rentrée scolaire, à l’école primaire pour Nicolas.
Le début du chemin de la connaissance, pour le petit garçon avide de savoir, de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.
Il rentre chaque fin d’après midi tout seul, de l’école primaire Andrée Daste.
Madame Guernica n’a pas le temps d’aller le chercher.
Il revient avec des devoirs à faire à la maison.
- Comment s’écrit nid ? … maman ?… papa ? demande le gamin.
- Nid ? répète bêtement la mère.
- Nid ? … ça s’écrit N… I … T, assure le père.
- Je crois que ça s’écrit avec un « d », doute Nicolas.
Le père fait un pas vers le gamin assis, et sans qu’il ne puisse s’en défendre.
L’enfant reçoit, sa première salve, son premier coup de poing, un crochet descendant sur le sommet de la tête, d’une telle violence, qu’une fraction de seconde, le coup irradie une lumière blanche, comme des éclairs stroboscopiques de douleurs irradiantes à l’intérieur du crâne.
- Si tu le sais ! … Pourquoi demandes-tu ? … questionne cyniquement la brute gestapiste.
Monsieur Guernica vient de basculer de l’alcoolique national moyen, à celui de héros de la nation des scélérats. C’est à dire toutes les légions de brutes, et de pédophiles de France.
- Ne le frappe pas sur la tête ! trouve quand même à redire la mère, se contentant de cette unique intervention.
Le coup surprend tellement le gamin, qu’aucun cri ne sort de sa bouche. Comme si le cri avait été écrasé en même temps.
Quelques semaines plus tard, la vision du gamin s’obscurcit, son beau visage s’enlaidit d’énormes lunettes de plastique imitation corne et source de quolibets.
Ce jour du « nid » sonne le glas du bonheur de l’oisillon Nicolas.
Il ne se passera plus une semaine, où la brute ne le frappera à coups de poings, faisant basculer le petit garçon, de l’enfant roi, à l’enfant martyre.
Tout devient sujet à maltraitance et justifications à la violence.
Bien sûr la question piège dans laquelle s’enfermera la maman sera « Pourquoi ? » et non pas « Il n’en a pas le droit ! », mais seize ans auparavant finissait une guerre qui avait tué des millions d’enfants et le culte de la violence était même la raison d’état, un enfant était une sorte de colonie et le père le gendarme civilisateur avec une légion de justifications. Madame Guernica, France généreuse et allaitante, abandonnera ce jour là son enfant à l’assaut immoral et tacite d’un homme devenu son ennemi.
27 Aoû 2010